Petit Amour

La forêt s’éveille

Lentement

Sur la mousse et les feuilles

Au milieu des écureuils

Tu es là

Aussi belle que ce jour

De notre rencontre petit amour

 

Près de moi

Assise sur le sol

Avec pour compagnes les herbes folles

Tu joues, tu ris, tu souris

 

Tu inventes des histoires

De celles qu’on se raconte le soir

Toi, ma princesse, ma guerrière, ma petite fille

Ton monde est encore si joli

Le printemps te sourit

Même sous la pluie.

 

Camille Roh

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Au centre de la montagne

Nain, lutin, malin, coquin, câlin, bassin, parrain, pain. Les mots s’égrainent, remplissant le silence et je la vois assise, si proche, si loin. La poussière vole dans un rai de lumière, une mouche se promène sur son bras délicat. Elle ne voit rien, n’entend rien, ne sent rien. Depuis le temps, je devrais savoir que dans ces moments-là, je n’ai même pas l’espoir d’un regard. Je dis depuis le temps…

 

Je l’ai rencontrée il y a dix ans, au cours d’une promenade. La nature était belle, l’été nous enchantait. Après une courte, mais intense ascension, je me suis trouvé sur l’alpage. Herbe verte à perte de vue, tâchée du jaune des gentianes- celles que boudent les vaches, odeurs de tisanes : les feuilles argentées de l’alchémille, le violet du serpolet. Au loin, mais pas tant que ça, les montagnes sont habitées, parcourues, visitées par les chamois, bouquetins et autres marmottes. L’aigle, véritable maître de ces lieux, plane et rend visite au gypaète, oiseau mystérieux qui se montrera peut-être. Loin de la plaine, du bruit de la ville, seul le silence se fait entendre. Impression vivifiante, mais pleine d’humilité : la nature nous regarde de son air bienveillant, mais gare à celui qui oserait lui déplaire : il serait vite enfouit sous les débris de sa colère.

 

J’étais donc là, au milieu de l’alpe, des étoiles dans les yeux et du bonheur dans la tête. Je prenais un pique-nique bien mérité, casse-croûte du montagnard – pain, fromage et lard. Avec une pomme pour les vitamines et la bonne conscience.

Et la voici. Une lueur, une silhouette. Je crois que c’est dans ma tête, mais non elle est bien là. Je me lève, elle me regarde avec un air malicieux. Soudain, elle tourne les talons. Je ne vois plus que sa chevelure noire qui flotte derrière elle. Intrigué, je décide de la suivre. Nous traversons un champ de fleurs, une prairie aux mille couleurs. Nous sautons sur de grosses pierres pour traverser un ruisseau, puis nous grimpons, haut, très haut. Elle s’arrête. Nous sommes devant une grotte. Elle me regarde. Yeux verts, menton pointu. Quelque chose d’étrange et d’envoûtant à la fois dans ce visage qui m’invite à le suivre.

Nous entrons donc dans la caverne. Bien sûr, il fait sombre, malgré les torches fixées aux murs. Mon guide rit, rejette ses cheveux, j’aperçois des oreilles pointues.  Soudain, le sol se dérobe sous mes pieds. Je plonge. Je plonge de plus en plus bas, il fait toujours plus sombre, il fait toujours plus froid.

J’atterris dans l’herbe. Fraîche, verte, humide. De mon guide, plus de trace. Je me relève et je regarde autour de moi. Tout est noir. Noir désespoir. La seule lumière vient de mon cercle végétal, une lueur pâle, presque spectrale. Dans ma tête, tout s’entrechoque. Où suis-je, que fais-je, que vois-je ? Les arbres sont morts, tordus, calcinés. Leur tronc se dressent, menaçants. Ils me regardent, me scrutent, m’analysent. Je dois avoir l’air de leur prochain dîner. Une fois remis, je me décide à sortir d’ici, sortir de ce monde brûlé.

 

Un pas. Deux pas. Trois pas. J’avance doucement, lentement. Malgré mes précautions,  j’ai l’impression d’être aussi bruyant qu’un éboulement. Les arbres me suivent, j’en suis sûr, ils chuchotent dans mon dos… Tiens, une branche. Ramassons-la, elle pourra devenir bâton de pèlerin ou gourdin au besoin. Sur le chemin, l’herbe et la terre sont grises. L’air est lourd, pesant, malfaisant. Il sent le soufre et la solitude, le malheur et l’horreur. Le silence m’oppresse. Ah ! J’entends un bruit qui vient de derrière ces pierres… Un rire, un peu retenu, un peu effrayé. Je m’approche en silence, agrippant ma branche comme une massue, une arme bien faible face aux forces qui m’entourent.

 

– Ah, c’est vous !?,  m’interpelle une voix, aiguë, tremblante.

Elle appartient à un petit bonhomme pas plus haut que trois pommes. Il porte un bonnet pointu, des bottes de sept lieues et semble habiter une maison en carton.

– Oui c’est sûrement lui !, renchérit une voix, non moins aiguë, appartenant au reflet de l’autre lutin.

– Moi ? Oui, je suis moi, je leur réponds, mais je ne sais pas ce que je fais ici, ni pourquoi vous semblez m’attendre avec tant d’impatience…

Les deux compères me font signe de les suivre, puis se retournent dans une pirouette.

Nous traversons ce qui était une forêt, une rivière, un mystère. Tout est sombre, désolé, tourmenté.

Au-dessus de nous tournoient des oiseaux de proie, ombres menaçantes nous faisant sentir comme des lapins apeurés.

– Ce sont des corbaks, Ses oiseaux… m’informent mes guides. Ils nous cherchent…

– Les quoi ? De qui? Je ne comprends pas, je ne comprends rien. J’ai peur et je veux juste rentrer chez moi.

– Pour rentrer il vous faudra gagner…

– Gagner quoi ? Quel charabia !

 

Je n’ai pas le temps de m’indigner : nous arrivons devant un arbre plus gros que tous les autres. Ses branches sont majestueuses, malgré que la sève ait cessé de les irriguer. Son tronc est décoré. Des sortes d’arabesques foisonnantes, qui tournent dans tous les sens. Les deux lutins suivent du doigt ces étranges dessins. Un grincement, une porte qui s’ouvre. Des escaliers apparaissent.

– Voilà la suite de votre voyage…

-… là-bas vous devrez découvrir le sage, m’annoncent mes deux guides. Puis, ils disparaissent. Je me retrouve seul devant l’escalier ouvragé. Les marches sont en colimaçon, le bois est lisse et brillant. Une lueur orange, chaude et accueillante l’éclaire.

Je prends une grande inspiration. Je n’ai pas envie d’y aller. Je n’ai pas envie non plus de rester ici. Je me lance. Un pied, puis l’autre. Les marches sont silencieuses, l’air est léger. L’ivresse me monte à la tête et j’ai envie de rire, de rire de tout, de rire pour rien, de rire tout court. Je mets ça sur le compte du colimaçon. Une, deux, trois, quatre marches et me voilà sur un palier. Aux murs, jaunes, oranges, des arabesques. En face de moi, une porte. Du bois solide, de la ferronnerie, délicate mais résistante. Je frappe… Toc ?… Toc ?…Toc ?… Rien… J’appelle : « Eho ! Ohé ! » Rien. Mais où est donc ce sage que je suis censé retrouver ? J’actionne la poignée, elle s’abaisse dans le vide. Vraiment, je ne vois pas, je ne sais pas que faire. Dans un sursaut d’espoir, je frappe encore, plus fort.

– Oui, oui, c’est bon… Je ne suis pas sourd !

Ah bon ? J’en avais presque l’impression…

 

C’est un vieil homme qui m’ouvre, barbe blanche jusqu’aux pieds, yeux malicieux et rieurs. Il porte une longue robe, une cape noire et un bâton ouvragé. Il n’est pas bossu, ni juste courbé. Il se tient bien droit, défiant le temps qui passe. Une certaine sérénité se dégage de ce personnage, l’antithèse exacte de la peur des lutins.

Il me tend un sachet en tissus – odeurs de pin, lavande et thym. Puis un autre – odeur de champignons.

– Allons-y, dépêchons, dépêchons !

L’homme me presse, jusqu’en haut des escaliers. Nous nous retrouvons dans la forêt de toute à l’heure, celle qui me donne des sueurs. Le vieillard se met à courir- Bon Dieu s’il est leste! – et moi je lui cours derrière. Il enjambe une souche, saute un ruisseau, passe sous les branches. Je chevauche la souche, me mouille les pieds, les branches me griffent le dos. Dire que je me croyais souple et agile, c’est bien faux !

 

Nous arrivons à une clairière : assis à une table, mon guide de toute à l’heure – la fille aux oreilles pointues – et les lutins, semblent attendre quelque chose, pétrifiés, devant leurs tasses, porcelaine blanche et biscuits croquants

– Ah c’est donc lui !? Toujours cette voix, aiguë et tremblante.

– Oui c’est sûrement lui, rétorque la voix jumelle.

– Mais moi qui quoi ? Je suis en train de devenir fou !

– Ah on ne vous a pas prévenu ? Renchérit le vieillard.

– Que non ! J’étais juste parti me promener et me voilà assis à boire du thé…

Les tasses sont brûlantes, fumantes. Les odeurs qui s’en échappent me font tourner la tête. La voix aiguë du lutin frappe mes oreilles et me monte au nez :

– Mais enfin pourquoi des champignons ? On prend un thé, pas des champignons !

Champignons. Je n’entends plus que ce mot-là. Champignons, champignons, champignons. Tout tourne autour de moi, tourbillons de sons, d’odeurs, de couleurs.

 

Puis, plus rien. Ah si ! Une voix… Douce, apaisante…

– Nain, lutin, malin… Ah, pardon ! Je vous ai réveillé ?

J’ouvre les yeux. Tout est flou. Tout, sauf une apparition, un ange, une fée. Une petite fée fluette qui s’excuse de devoir égrainer sa liste, pour mieux se rassurer. Un talisman, une manie, un TOC ; appelez ça comme vous le voulez. Ni une, ni deux, je l’invite à boire un verre dans la vallée.

 

Nain, lutin, malin, coquin, câlin, bassin, parrain, pain. Depuis dix ans que j’entends cette comptine, je ne peux l’interrompre. Juste lui voler un baiser avant de m’en aller.

 

Camille Roh

Salle 208

Lorsque l’hiver arrive, les rues s’illuminent et dans la neige blanche, les pas laissent des traces. Ce sont des traces de joie, des traces d’amour, la beauté et la tristesse. Ce sont des traces de vie, de celui qui chemine et qui va droit devant lui. Ce sont les empreintes de celle qui, rêvant peut-être, rentre enfin chez elle. Ou de celle qui en sort, marchant vers un destin nouveau.

Ces traces, si on les suit, nous mèneront vers une rencontre, peut-être un nouveau chemin.

La jeune fille, tout de blanc vêtue, avait décidé de suivre l’une de ces pistes. Celle qu’elle avait choisie ressemblait à de petites étoiles, terminées à l’arrière par une demi-lune. Elle menait droit vers une forêt sombre et profonde, mais que la jeune fille savait verte et accueillante au lever du soleil. Sous la lune, dans la neige qui scintillait, elle avançait, forme fantomatique et mystique dans ce paysage hivernal. Elle n’avait pas froid, ni peur. Sans savoir où la mèneraient ses pas, elle était confiante et pleine d’audace. Sa longue jupe accompagnait chacun de ses mouvements, fluide, légère.

Elle arriva à la forêt. Les pins et sapins, arbres centenaires la toisaient. Ils portaient sur elle un regard dénué de jugement, empli de bienveillance. Il lui semblait entendre un murmure, une sorte d’acclamation silencieuse en guise de bienvenue. Elle avait l’impression d’être saluée par la nature, telle la chèvre de Mr. Seguin. Cette pensée la fit douter un instant : la fin de son histoire pourrait-elle être aussi tragique que celle de la malheureuse petite chèvre ? Cet instant d’égarement fut balayé par la bise, qui en cette dure saison, ne manquait pas de rappeler aux voyageurs qu’un instant de répit, sans mouvement, pourrait être fatal. Frissonnant, la jeune fille s’avança dans la forêt. Ses pieds connaissaient le chemin. Soudain nus, ils ressentaient chaque flocon égaré, chaque brindille, chaque pive.

Le temps n’avait plus d’importance, elle flottait. Soudain, devant elle, se dressèrent une clairière, un feu et une maisonnette. Illuminée, la clairière semblait être un point de jour dans la nuit noire. Des volutes de fumée allaient chatouiller la cime des arbres. Dans une danse endiablée, les flammes donnaient vie à leur tronc. Les ombres dansaient sur les visages des personnes assises autour du feu, leur offrant mille masques, mais toujours joyeux. La jeune fille s’arrêta près du feu. Elle tenta de s’asseoir, mais les masques de joie se transformèrent en grimaces menaçantes. Tous la regardaient, stoppant net les conversations, les élans d’amitié. Le calme et la bienveillance que la jeune fille avait ressentis jusqu’ici s’envolèrent, faisant place à la peur, sourde, aveugle, mauvaise conseillère. Un regard en arrière, sur la forêt qui faisait barrage, les sous-bois noirs et épais, la dissuada de fuir. Elle décida d’affronter ces hommes et ces femmes, l’un après l’autre s’il le fallait, comme Blanquette avait affronté le loup. Sûre de sa décision, elle se redressa. La foule s’était approchée. Les visages, déformés par la nuit, avaient les yeux rivés sur la jeune fille. Inspirer. L’air froid s’insinua dans son nez, gonfla ses poumons. Expirer. Un souffle puissant. Une tornade, un ouragan. La foule, surprise, s’était arrêtée. La jeune femme blanche avait tué le feu. Ils n’avaient plus d’oxygène, plus rien à défendre. Ils s’écroulèrent, d’un seul mouvement. La première surprise en fut la jeune fille : ainsi, son souffle permettait de faire taire ces démons-là.

Lentement, elle se tourna vers la maisonnette. Faite de bois, elle avait tout de même résisté à son souffle digne du loup des trois petits cochons. Elle ressemblait à la maison de la sorcière d’Hansel et Gretel, faite de pains d’épices et gourmandises. La jeune fille y entra.

Dans la cuisine, elle trouva la table mise. Une odeur de gâteau flottait dans l’air. Le fourneau répandait une douce chaleur, agréable, familiale. Au salon, autour d’une table basse, trois enfants jouaient. Trois petites filles, vêtues de robes identiques, pareilles à de petites poupées de porcelaine. Concentrées sur leur jeu des petits chevaux, elles ne levèrent même pas la tête lorsque la jeune femme traversa le salon. Elle monta des escaliers de bois recouverts de moquette rouge à pois blancs. Le couloir de l’étage lui semblait sans fin. Sous ses pieds toujours nus, elle sentait la même moquette que dans les escaliers. Aux murs, de remarquables femmes de toutes les époques la suivaient d’un regard empreint de bienveillance et d’encouragements. Elle reconnut la déesse Demeter, ainsi que Venus et Aphrodite. Plus loin, Marie Curie côtoyait Simone de Beauvoir, Camille Claudel, Marguerite Yourcenar. La jeune femme frémit. Toutes ces personnes représentaient beaucoup pour elle : la force, la liberté, la créativité, l’intelligence. Elle avança encore dans ce couloir, qui semblait dénué de pièce attenante. Elle marcha, lentement, savourant chacun de ses pas, guettant avec appréhension la suite de son voyage. Celle-ci la surprit quelques pas plus loin : il s’agissait d’une porte, qui semblait être l’unique entrée de ce couloir. Une vieille porte, décorée de moulures représentant un arbre aux branches entremêlées, un motif au premier abord celtique, mais qui semblait rassembler diverses cultures  dès qu’on y regardait de plus près. Au-dessus de l’arbre, se trouvait un tableau. Comme sur les autres, une femme était représentée. Celle-là n’était pas célèbre, du moins pas pour tout le monde. Cette femme, la jeune fille la connaissait bien : il s’agissait de sa mère.

Elle poussa la porte, qui s’ouvrit très facilement. La pièce était plutôt sombre, décorée à l’ancienne. Des rideaux rouge foncé empêchaient la lumière d’éclairer les murs vert forêt. Au sol, la moquette grenat, un peu plus claire que les rideaux semblait moelleuse à souhait. Un lit occupait le fond de la pièce, emplissant l’espace de son bois massif, de la couleur d’un marron fraîchement sorti de sa bogue. Au centre de la chambre, sur un rocking-chair sorti tout droit du Far West, sa mère se balançait, tenant un nourrisson dans ses bras. Elle lui murmurait des comptines, de douces chansons et le bébé lui souriait en retour. La jeune fille n’osait pas bouger, de peur de les déranger. Elle soupira, et allait refermer la porte, lorsqu’elle entendit sa mère murmurer :

  • Je t’aime, Elisa ! Tu rêveras ta vielle et vivras tes rêves…

La jeune fille se raidit. Les murs autour d’elle devinrent flous. Une larme coula sur sa joue. Au loin, elle entendait une musique, entraînante, lancinante. Une sorte de sentiment d’urgence s’empara d’elle. Il fallait sortir d’ici et vite. Brusquement, elle ouvrit les yeux à nouveau. Elle n’était plus dans la maison pain d’épices. Son cerveau mit quelques secondes à se souvenir. Elle était dans sa chambre, sa chambre d’étudiante. Aujourd’hui était un grand jour, ou plutôt serait un grand jour, si elle réussissait l’examen qui l’attendait. Celui qui lui permettrait de réaliser son rêve.

Elisa se prépara, se rendit à la salle 208, s’assit sur le banc. Elle ferma les yeux un instant et, tout au fond d’elle, elle entendit une phrase. Une phrase dite avec amour et bienveillance.

-Je t’aime, Elisa ! Tu rêveras ta vie et vivras tes rêves…

Un professeur sortit de la salle. Habillée de blanc, Elisa inspira, souffla et entra.

Camille Roh

Il était une fois…

Il était une fois trois petits lapins, malins, coquins, parfois chagrins.

Dans leur terrier, vivait avec eux maman lapin, papa lapin et grand-père lapin. Les jours se suivaient, les secondes s’égrainaient et tout était bien paisible. Comme dans beaucoup de contes, d’ailleurs. Seulement, voilà, comme dans beaucoup de contes, une méchante sorcière apparut. Une sorcière laide et belle en même temps, changeant d’apparence et de tempérament. Il eut mieux valu que ce fut un magicien- il se serait contenté d’enfermer les lapins dans un chapeau. Et voilà. Fin de l’histoire.

Malheureusement pour les lapins, il s’agissait d’une sorcière, aigrie et pleine de verrues ou alors généreuse et pleine de vertus. Cette femme n’aimait pas les animaux, ni les plantes. Elle les détestait même. Aussi, décida-t-elle un jour de les faire tous disparaître de son royaume. Riant et ricanant, sur son traîneau de feu, elle se mit en chasse. Tout allait très vite, et elle eut bientôt de quoi se faire des manteaux pour plusieurs hivers.

Mais les lapins ne l’entendaient pas de cette (longue) oreille. Ils avaient saisi la rumeur annonçant la vieille et comptaient bien ne pas finir en civet.

On peut se demander comment trois petits lapins pourraient bien battre une sorcière, aigrie mais pleine de pouvoirs. Comment de si petits êtres, si doux, si rêveurs feraient triompher le Bien sur le Mal ?

Ils commencèrent par réunir leur clan. Se raconter les légendes du passé pour mieux vivre le présent. Un vieux lièvre, aux poils plus que grisonnants, prit la parole :

«  Par le passé, de nombreuses sorcières ont tenté de faire main basse sur ce pays. Une seule solution a été trouvée : il existe, tout en haut de la montagne, une fleur. L’étoile des neiges. Macérée et pulvérisée sur la sorcière, elle la fera fondre à tout jamais… »

L’histoire des héros partis chercher cette fameuse étoile dura toute la nuit. Au matin, une décision devait être prise. En effet, l’ombre s’abattait sur le pays. Un air glacial s’insinuait partout, le gel brûlant dénudant les arbres, faisant tomber les derniers fruits. Dès l’aube donc, les trois petits lapins décidèrent de partir. Courageusement, ils préparèrent un baluchon : casse-croûte, cordes, de quoi se couvrir et allumer un feu.

Le vieux lièvre leur indiqua le chemin de la montagne. A travers champs, prés, pâturages, ils devaient monter toujours plus haut, et là, au sommet, ils trouveraient le contrepoison, la fleur qui éloignerait définitivement le mal de leur contrée.

La première partie du chemin ressembla à une jolie promenade. Sautillant de ci-de là, les lapins flânaient le long de la route. Ici, le beau temps était encore bien présent et les fleurs invitaient nos petits héros à de nombreux pique-niques improvisés.

Ils arrivèrent sans encombre au pied de la montagne. Un village peuplé de rongeurs les accueillit. D’énormes rats montaient la garde, ils leur demandèrent la raison de visite. Lorsque les lapins eurent expliqué le but de leur périple, ils furent conduits vers le chef.

Une loutre les reçut dans son château. Après de longues palabres et une invitation- refusée – à partager le poisson du soir les lapins eurent le privilège de dormir au château, sur un lit de paille bien fraîche. Il fut décidé que deux ragondins accompagneraient les héros dans la suite de leur périple. L’aube vint vite, bien trop vite aux yeux du plus peureux des trois lapins. Malgré l’inquiétude, la peur et l’angoisse qui leur tenaillaient le ventre, ils se mirent en route. L’ascension, en cordée, fut longue et difficile.  Poussant, ahanant, les ragondins leur procurèrent une aide salutaire. Mais le spectacle, à l’arrivée, valait à lui seul les heures de marche et de doute des lapins. Face à eux : les montagnes, ou plutôt leurs sommets gris, blanc, neige et rochers. Au-dessus d’eux, rien d’autre que le ciel, bleu, sans un nuage. Le plus bel hommage à ces héros de la nation Lapine.

Vite, ils se mirent à chercher. En effet, le temps pressait et, au loin, le ciel si bleu se teintait déjà de gris. Là ! La voici, cette étoile, cette belle fleur, blanche comme la neige, douce comme l’air alpin. Si petite et pourtant si résistante !

Pressés, mais néanmoins délicats le plus doux des lapins la cueillit entre ses dents. Ils redescendirent donc de leur montagne. Les ragondins rentrèrent chez eux, les lapins aussi.

A leur arrivée, point de comité d’accueil, de fanfare ou de feu d’artifice. Juste la neige, blanche, froide. Plus de jaune pissenlit, encore moins de mauve trèfle. Quant à leurs famille et amis, ils se terraient dans leur trou.

Papa lapin ne les avait cependant pas oubliés. Malgré six mois d’absence – ce qui est fort long pour des lapins – il les reconnut et ramena les trois frères à la maison.

Selon le vieux lièvre, la plante magique devait macérer dans de l’eau durant trois mois. Ce laps de temps écoulé, les lapins recueillirent le doux nectar et allèrent quérir la sorcière.

Superbe, sur son traîneau de glace, elle les regardait de trop haut pour les voir se faufiler sous son blanc manteau. Aussitôt, la prairie reverdit. Cela mis un peu plus de temps pour les arbres, mais les lapins eurent très vite de quoi se régaler pendant plusieurs mois.

Pendant ce temps, chez le peuple des souris, la rumeur courrait qu’une sorcière détestait les fleurs et les animaux…

Camille Roh

Sinistre compagne

Elle est là, je la sens.

Tapie dans un coin, elle m’observe, attendant le moment propice à l’attaque.

N’importe quand. Le matin, au saut du lit ou le soir quand tombe la nuit. Au milieu d’un jeu, au travail ou au repos.

Soudain, elle se décide. Enserre ma tête, un étau indéboulonnable, l’impression d’être compressée. Une casserole qui bat une mesure d’enfer dans mes tempes. L’extérieur qui s’estompe et l’intérieur qui étouffe. La douleur. Juste la douleur. Rien d’autre. Elle m’empêche de penser, de ressentir, de tenir debout. Elle m’empêche de jouer, de travailler, de me reposer.

Le moindre son, la moindre lumière sont insupportables, des aiguilles qui transpercent mon crâne de part en part. Je tombe. L’obscurité et le silence sont mes seuls alliés.

Son départ est aussi soudain et silencieux que son arrivée. La vie. Les couleurs, les contours nets. Pouvoir me tenir debout, jouer, travailler, me reposer. Me reposer de cette bataille que j’ai gagnée  cette fois encore. Me reposer en attendant la prochaine fois.

Migraine, tu es là, compagne invisible et sournoise.

Migraine, épée de Damoclès, tu tombes au hasard. Je ne peux te vaincre une fois pour toutes, mais je résisterai  et ensemble nous finirons par avancer.

 

Camille Roh

Le clan de la lune

Lune rousse dans le ciel noir, l’automne arrive à grands pas. Dans la forêt, sous les feuilles qui tombent, les écureuils font leurs réserves. Il est temps pour Héloïse de se préparer.

Elle a déjà réuni les ingrédients du rituel : des feuilles de sauge et de l’écorce de bouleau pour se purifier, du cèdre et de la bétoine pour se protéger et du coquelicot qui l’aidera à entrer en transe. Elle a aussi, dans sa besace de cuir, une gerbe de jusquiame, qui lui apportera la sagesse dont elle aura besoin dans les mois à venir.

En plus des ingrédients magiques, Héloïse doit aussi préparer ce qu’il faut pour passer un hiver : des habits chauds et de quoi les réparer, des provisions mais aussi son arc et ses flèches pour chasser. Là où elle va, les réserves de son clan seront hors de portée.

Après avoir fait ses adieux, la jeune fille se tourne vers la Grande Pointe Blanche. Là-haut, dans les neiges éternelles, se trouve la grotte dans laquelle s’achèvera sa formation de Chamane. Le jour de ses 10 solstices, la vieille Olga l’a repérée parmi les autres enfants et l’a prise sous son aile. Durant 20 solstices, elle a été son apprentie, nettoyant d’abord ses ustensiles puis cherchant et triant les herbes magiques. Si tout se passe bien là-haut, au printemps prochain Héloïse pourra assister son mentor dans les cérémonies de guérison. Ainsi, elle apprendra cet art mystérieux et néanmoins nécessaire à la survie de sa tribu.

Avec une légère appréhension, Héloïse regarde la forêt. Devant elle, se dressent de majestueux mélèzes, des arbres certainement centenaires. Ils ont déjà revêtu leurs aiguilles dorées, et un tapis moelleux se forme à leur pied. La jeune fille s’engage sur le petit sentier. Les animaux s’enfuient sur son passage, seuls les plus curieux osent pointer le nez hors de leur cachette. Ses pas ne font aucun bruit, elle a appris à être aussi silencieuse que le vol de la chouette. Elle suit le chemin des chasseurs, que des hommes et des femmes ont emprunté longtemps avant elle. Ça et là, gravés dans les plus vieux troncs, elle reconnaît le symbole de son clan : un cercle surmonté d’un croissant qui représente leur déesse, la Lune. Les chasseurs ont ainsi marqué les pistes suivies pour indiquer aux autres clans les limites de leur territoire.

Héloïse a deux lunes devant elle pour traverser la forêt. Ensuite, il fera trop froid et le sentier menant à la grotte sera impraticable. Elle presse le pas. Autour d’elle règne l’atmosphère feutrée du crépuscule. La luminosité qui baisse l’invite à se trouver un abri. Elle se construit une cabane à l’aide de branches basses et de bois mort. Elle ramasse ensuite de quoi faire un feu, remplit sa gourde au ruisseau qui coule non loin de là et sort de sa besace un morceau de cerf séché au soleil. Son festin est complété par quelques baies et herbes ramassées sur le chemin. Avant de manger, Héloïse accroche ses affaires en hauteur. Malgré une nuit calme, la jeune fille repart au matin avec l’impression tenace d’être suivie.

Lorsque le soleil est haut dans le ciel, Héloïse s’arrête pour manger. En levant les yeux de son repas, elle découvre son compagnon clandestin. Il s’agit d’un ours de taille moyenne. De là où elle se trouve, il est difficile de dire s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle. D’après sa taille, il doit être né ce printemps. L’ourson la regarde, sans esquisser un seul mouvement. Les enfants du clan de la Lune apprennent à se méfier de ces animaux. Leur colère peut tuer le meilleur homme, la femme la plus habile. Aussi, baisse-t-elle les yeux sur sa nourriture et devient aussi immobile que lui. L’ours grogne. Héloïse se prépare. Elle avise près d’elle un arbre aux branches assez basses pour qu’elle puisse y grimper et assez frêle pour que l’ours ne la suive pas. Lentement, elle pose sa nourriture et se lève. L’ours grogne à nouveau mais ne bouge pas. Il la regarde de ses yeux bruns foncés, la tête penchée sur le côté. Un regard intense. Va-t-il charger ?

Héloïse s’avance vers l’arbre qui sera son salut. Elle attrape une branche et saute. Il se lance en avant et se jette sur les reliefs de son repas. Lorsqu’il repart, Héloïse pousse un soupir de soulagement. Lui aussi avait faim… Malheureusement, dans sa besace, il ne reste que quelques baies séchées et ses herbes médicinales. Il faudra chasser pour refaire des provisions.

Elle se met en route et marche pendant plus d’une lune avant de se trouver au pied de la Pointe Blanche. Pour arriver à la grotte, elle doit traverser un pierrier fait d’ardoises coupantes. Le chemin a disparu depuis longtemps. Les hommes ne chassent pas aussi loin et, devant elle, il n’y a plus d’arbre à marquer. Alors qu’elle pense aux siens, la nostalgie l’envahit. Instinctivement, elle porte la main à son tatouage clanique : le cycle de la lune, gravé le long de son avant-bras, du côté de son cœur. La nuit tombante la fait frissonner. Elle enfile son gilet de fourrure avant de regarder la lune qui s’arrondit de plus en plus. Elle doit atteindre la grotte avant qu’elle ne soit pleine pour accomplir son rituel.

Après un repas fait de quelques baies d’automne fraîchement cueillies, Héloïse s’engage dans le pierrier. La montée, rendue difficile par les pierres glissantes, lui prend une bonne partie de la nuit. Mais elle ne sera en sécurité qu’une fois arrivée à la grotte.

***

Voilà une lune qu’Héloïse vit sous la Grande Pointe. Elle a bientôt terminé ses provisions et le rituel va s’achever dans quelques nuits, à la prochaine pleine lune. Ces deux lunes passées à la grotte seront les plus significatives de son existence et révèleront son essence magique.

Ses repas sont constitués uniquement d’herbes amères et purificatrices. Elle les fait infuser dans une calebasse ou les mâche pour faire taire la sensation de faim. Elle a tué une biche, ses morceaux sèchent suspendus au-dessus du feu. Ils lui donneront de l’énergie pour entamer son voyage de retour. Son visage est tâché de suie, ses cheveux sont devenus hirsutes. Elle y a planté des plumes perdues par les oiseaux : faisan, corbeau et oie sont ses talismans. Elle porte autour du cou sa petite bourse protectrice, contenant  l’écorce de cèdre et les feuilles de bétoine.

Au crépuscule, Héloïse brûle un bouquet de sauge. Même sèches, les feuilles dégagent une épaisse fumée âcre. La jeune mage trace un cercle de cette fumée, dont elle renforce l’effet en dispersant de l’écorce de bouleau. Elle saupoudre sa tisane de poudre de coquelicot, s’installe en tailleur et déguste le breuvage, les yeux fixés sur la lune qui se lève lentement en face de la Grande Pointe. Le soleil s’est couché, mais la montagne enneigée reflète la lumière lunaire. D’une voix grave, concentrée, la jeune femme récite son mantra, celui qu’elle a composé durant la dernière lune. Elle sent ses yeux papillonner, puis se fermer. Derrière ses paupières closes, elle se voit, une grande lumière émanant d’elle et l’enveloppant doucement. Malgré le froid, ses muscles se détendent. Une petite fille lui tend la main, Héloïse la saisit et suit l’enfant. Elles entrent dans une forêt inconnue. Des feuillus ont remplacé les mélèzes et d’étranges baies ornent les arbres. Lorsque la mage veut en cueillir une, la petite fille l’en empêche. Pourtant, la faim la tenaille. Cette sensation disparaît devant la découverte suivante : au sommet d’un arbre aux feuilles dentelées se trouve un bouquet de baies blanches. La fillette lui tend un poignard. Son manche en os est décoré d’une gravure du signe de la Lune. Héloïse comprend qu’elle doit cueillir ces étranges fruits. Ses jambes se mettent à trembler : outre le manque de nourriture et de sommeil, elle souffre de vertiges à l’idée de monter si haut. Malgré cela, elle s’exécute, gardant en tête son objectif : devenir Chamane à son tour.

Lorsqu’elle redescend, son trophée à la main, la petite fille a disparu. Seule dans cet environnement qu’elle ne connaît pas, la jeune fille sent la peur monter en elle. Elle décide de la contrer en mobilisant ses cinq sens comme les chasseurs de la tribu. D’abord le toucher : son arme, solide dans sa main gauche et les baies, fraîche dans l’autre. Ses habits d’hiver, chauds, presque trop d’ailleurs. Elle transpire. L’ouïe : des crépitements. De plus en plus forts, ils se rapprochent. Le goût : quelque chose d’âcre, qui dérange au fond de la gorge. Elle le connaît mais ne sait pas mettre d’image sur la sensation. L’odorat : similaire au goût. Son nez pique, il s’agite comme le museau d’un lapin. Il essaie en vain de se dérober à cette odeur. La vue : des arbres jusqu’à l’horizon. Au-dessus, un nuage blanc, bas, qui se déplace vite.

Le feu. Pire ennemi des hommes. Héloïse comprend, mais trop tard. Déjà, les premiers murs de flamme apparaissent. Le bois est vert, la fumée d’autant plus épaisse. Héloïse n’y voit plus rien. Elle panique, ne trouve aucune issue. La fumée s’engouffre dans ses narines, ses poumons. La jeune fille n’arrive plus à trouver de l’air pur. Son corps s’engourdit, elle n’arrive plus à penser. La dernière image qui danse devant ses yeux est le visage de la vieille Olga, un bec à la place du nez et les yeux ronds. Elle s’endort en entendant un hululement tout près.

***

Une lune ronde éclaire la montagne. On entend au loin le cri d’une chouette. L’oiseau se dirige vers l’entrée d’une grotte, éclairée par un feu. Il ne sait pas pourquoi, il sait qu’il doit se rendre là, c’est tout. Son instinct le lui dicte. La chouette emporte un morceau de viande suspendu au-dessus des restes d’un feu et va le manger un peu plus loin. Elle garde les yeux sur la forme allongée dans la grotte. L’humain bouge, se lève. Son regard croise celui de la chouette. La mage et l’oiseau se fixent. Héloïse sait au fond d’elle qu’elle a découvert son oiseau lunaire, son totem qui la guidera durant sa vie de Chamane, sur la Voie de la Lune.

Camille Roh

Je SUIS

Je me tiens debout

Je me tiens sur la Terre.

Je SUIS la Terre.

 

Nous ne faisons qu’une,

Elle, si ronde et moi, si droite.

Mes bras se tendent vers le ciel, mes racines se fondent en elle.

La Terre est mienne et je suis sienne, je puise mon énergie dans son noyau.

Au Ciel, l’air caresse mes bras, le soleil les engourdit.

 

De petites feuilles vert pâle poussent au bout de mes doigts. Le printemps revient, je suis le pommier, l’érable, le chêne. Je renais.

Bientôt, des fleurs orneront mes branches, puis des fruits lourds et appétissants. Ils nourriront la Terre, ils nourriront ma Mère.

Je suis la Terre, le vent qui souffle. Je suis l’arbre et le tonnerre.

Mes feuilles tombent, mon souffle fraîchit et tout s’immobilise. Je me repose. Voici l’hiver, le repli, l’obscurité. Je m’éteins.

Bientôt je renaîtrai, la Terre ne meurt jamais.

 

Camille Roh