Writober #14 – Envahi par les mauvaises herbes

C’est une toute petite maison, à peine une cabane. Elle abrite un homme, certains le disent fou. Lui est persuadé d’être un sage, sûr de son chemin. Il passe ses journées dans son jardin. Les autres disent qu’il y travaille, mais non. Il prend son temps, il observe. Sa parcelle est verte, le lierre folâtre avec de jeunes tomates, sous l’œil attentif d’un basilic naissant. Les pissenlits ont laissé leur habit jaune soleil pour enfiler une tenue neigeuse, dont les graines seront éparpillées au prochain coup de vent. Près des murs, la chélidoine déploie déjà ses fleurs jaunes, protégeant les fraisiers du soleil. Si les framboisiers semblent encore les maîtres de leur domaine, ils seront bientôt rejoints par le myosotis, garant de l’absence de parasite. Au Nord, la toute jeune menthe exhale son odeur fraîche d’été.

L’homme ne fait rien, il observe, la douceur et la fierté dans son regard. Chez lui, plantes sauvages et grandes habituées des jardins cohabitent, en une harmonie verte qui célèbre ce printemps naissant.

Camille R.

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Writober #12 – Dragon

Une bête de feu, immense comme la montagne qui l’héberge. Elle dort. Dans la grotte, résonne son doux ronflement. De ses naseaux dilatés s’échappe une légère fumée grise. Tout semble calme et serein, mais attention ! Un léger bruissement, une main qui la frôle et la bête se réveille. La colère gronde puis explose dans un geyser de feu.

Ouvrant ses ailes, le dragon jaillit de sa cachette, détruisant tout sur son passage. Puis elle se recouche, apaisée, dans l’attente d’un prochain éclat.

Ainsi est la colère, lovée au cœur de l’Humain. Puissante, destructrice, mais parfois aussi apaisante.

Camille Roh

Writober # 10 -Motif/Modèle

Régulière et silencieuse, Marie peignait. Depuis des années, elle apposait sur les poteries de la Maîtresse des décors fins et précis. Elle ne savait même plus comment elle était arrivée là. Hasard ou destin ?

Le jour où elle avait quitté son enfer, Jana l’avait recueillie. Dans son atelier aux odeurs d’huile, de terre et de pigments, Marie avait oublié ses tourments. Les doigts dans l’argile et la tête dans les nuages, la jeune femme s’était reconstruite. Comme les bols qu’elle façonnait et les tasses qu’elle décorait, son esprit se lissait, s’enrichissait, les nouveaux motifs joyeux et lumineux prenant le pas sur les anciens, gris et mornes. Elle se surprit un instant à rêver à un avenir meilleur, dans lequel elle tiendrait les rênes de sa vie et serait maîtresse de ses choix.

Camille Roh

Writober 8 – Fragile

Dans la clairière, il lance ses bras vers le ciel, telle une ultime prière. Autour de lui, ses compagnons brisés gisent, certains encore entiers, d’autres déjà broyés. Il ne sait pas, ne comprend pas. Pourquoi ces insectes de fer ont-ils détruit ses amis ? Quand la brûlure des langues rouges va-t-elle s’arrêter ?

Son tronc se consume, la douleur coule dans sa sève, des racines aux rameaux. Son esprit pleure. Il pleure la forêt, le calme, l’époque révolue où les oiseaux dansaient dans sa ramée. Il pleure la Terre, cet équilibre si fragile, dont la balance penche du mauvais côté.

Writober 7 – Enchantée

Dans la rue sombre, là où la neige tombe, il y a une petite fille. Elle marche, depuis des heures déjà. Ses pas la guident, elle ne sait pas où elle va. Elle aurait tant voulu, comme les autres, recevoir sa destination, son billet d’avion. Toutes ses copines sont parties, loin vers les autres pays. Il ne reste qu’elle, et son ombre qui, inlassablement, la suit. Les maisons aux fenêtres mal éclairées rient sur son passage. Elles ricanent, se moquent d’elle, de sa misère et de son ennui. Elles ricanent parce que personne n’a trouvé où envoyer la petite fille. Pas sur l’île aux chiffres, qui valsent trop devant ses yeux. Le pays des lettres lui a fermé ses portes en mélangeant les mots qu’elle n’a sut lire. Ses mains, maladroites, lui interdisent l’accès à la lointaine contrée de l’artisanat. Alors elle poursuit son chemin, petite vagabonde dans le froid de l’hiver. C’est une vieille dame qui l’arrête. Sur le pas de sa porte, debout dans la neige, elle la guettait et la fait entrer.

– Petite, tu penses ne rien pouvoir, ne rien savoir ?

– Je suis inutile, on me l’a bien dit…

– Et pourtant, s’ils regardaient plus loin, ils verraient… Ils verraient que tu sais écouter, aider, rayonner. Ils verraient qui tu es : une enfant heureuse, vive. Une fillette qui, en deux rires et trois sourires sait enchanter la vie.

Alors la petite fille s’en va, et sous ses pas naissent les fleurs du printemps : crocus de l’espoir et perce-neige du bonheur.

 

Camille R.

Writober #5 – Construire

Brique par brique,

La maison s’élève.

Le temps passe, les bâtisseurs avancent lentement.

Ils imaginent : dans cette maison emménagera un couple, une famille, un artiste ou une vieille dame.

La maison s’élève et les rêves s’imposent :

Des cris dans le jardin, les enfants construisent une cabane.

Des rires dans le foyer, le couple uni cuisine.

Au salon, la radio, fond sonore pour personne seule.

Brique après brique, la maison s’élève. Bientôt l’hiver, le feu réchauffera l’atmosphère. Bientôt l’été, la joie jaillira du pré.

 

Camille R.

Writober #4 – Geler

La fête de Yule battait son plein. Dans le village, les chaumières éclairées respiraient la gaité et la joie des retrouvailles. En famille ou entre amis, on se réchauffait à la flamme de l’amitié et à l’hydromel doré. Loin de tout cela, Yanna se préparait. A la prochaine pleine lune, le temps serait venu de se mettre en route, pour rencontrer les autres Sorcières du pays. Avant le grand Congrès, elle devait purifier son âme. Depuis le temps qu’elle observait sa sœur en catimini, elle était certaine de mener le rituel à bien. Dans le froid de la nuit, elle se déshabilla et entra dans le lac. Mille lames la transpercèrent, elle vacillait sous la douleur et pourtant une douce torpeur s’emparait d’elle. Les yeux clos, elle vit sa mère. De l’autre côté du lac, les bras ouverts, aussi belle que dans son souvenir, elle l’appelait :

– Yanna, ta place n’est pas ici. Sors !

La jeune fille n’entendit pas. La volonté d’appartenir au cercle des Sorcières était plus forte que les mots. Sa mère reprit :

– Yanna, sors !

Yanna sentit ses muscles se détendre, le brouillard cotonneux l’envoûter. Elle se jeta dans les bras de sa mère.

Au matin, la procession de villageois venus prier au lac la trouva raide, enveloppée dans le linceul de sa toge.

 

Camille R.